La trahison des missionnaires des terres amazoniennes

06 Novembre, 2019
Provenance: fsspx.news

Le synode sur l’Amazonie a été l’occasion de toutes sortes d’excès, tant dans sa préparation que dans son déroulement, à travers des manifestations “liturgiques” scandaleuses et des propositions pastorales progressistes. Comment en sommes-nous arrivés là ? 

Les désordres du synode ne font que traduire l’état du christianisme en Amazonie. La situation actuelle est le fruit d’une profonde corruption des missions commencée il y a plus d’un demi-siècle. 

Retour dans le passé 

Au XVIIe et XVIIIe siècles, les Franciscains et les Jésuites firent un travail admirable pour la conversion des peuples amérindiens, en établissant des Réductions. Comprenant qu’il n’était pas possible de mettre brutalement ces peuples en contact avec l’Europe sans les exposer à de nombreux dangers, les missionnaires établirent des villages chrétiens reproduisant le mode de vie indigène, mais transfiguré par le catholicisme. Si l’on peut parler déjà d’inculturation, c’est dans le meilleur sens du terme. 

Malheureusement, l’appétit des puissances coloniales mit un arrêt brutal à cette splendide réalisation. Les douloureuses circonstances qui entourèrent cette fin tragique purent faire croire que l’Eglise en partageait la responsabilité, ce qui n’est pas exact. Ce triste épisode laissa un souvenir indélébile chez les Jésuites. 

La Société de Jésus, en particulier à travers l’œuvre du père de Smedt, renouvela ce type d’évangélisation avec succès, en Amérique du Nord, chez les tribus indiennes de l’Ouest. Elle eut cependant un sort à peu près identique, du fait du parjure des autorités américaines. 

Naissance de la théologie de l’inculturation 

C’est à Louvain que le père Pierre Charles (1883-1954), compagnon du père Teilhard de Chardin, développe une pensée originale sur la mission. Il insiste sur la nécessité de pénétrer les cultures des populations évangélisées en leur reconnaissant une valeur intrinsèque. Il prépare la voie à Joseph Masson (1908-1998), un autre père jésuite qui est le premier à utiliser, en 1962, le terme « inculturé ». Il affirme que « la culture occidentale n’est en aucun cas la seule culture chrétienne possible », une proposition qui se comprend bien. 

En 1975, la XXXIIe Congrégation générale des Jésuites examine le terme d’inculturation sous l’angle théologique. Le Général des Jésuites, Pedro Arrupe (1907-1991), le présente en 1977 au Synode des évêques, qui adopte officiellement ce terme dans son document final, Ad populum Dei nuntius

Le père Aruppe en donne une définition le 14 mars 1978 dans sa Lettre sur l’inculturation : « L’inculturation est l’incarnation de la vie et du message chrétiens dans une aire culturelle concrète, en sorte que non seulement cette expérience s’exprime avec les éléments propres de la culture en question, mais encore que cette même expérience se transforme en un principe d’inspiration, à la fois norme et force d’unification, qui transforme et recrée cette culture ». Il y a dans la formule un danger certain : l’établissement d’un catholicisme éclaté par les cultures locales devenues inaccessibles les unes aux autres. Le 7 décembre 1990, Jean-Paul II reprend et popularise le terme dans sa lettre-encyclique Redemptoris Missio. 

La mise en œuvre de l’inculturation 

Sur le terrain, les missionnaires n’avaient pas attendu. Ainsi, dès 1952, un groupe de Petites Sœurs de l’Enfant-Jésus, congrégation fondée par le père Charles de Foucauld, s’installe dans un village tapirapé. Il reste à l’époque 51 individus de cette tribu descendant des Topinambous, les féroces guerriers de la côte brésilienne qui pratiquaient le cannibalisme. Les religieuses vont les aider à conserver leurs rituels traditionnels, à base de chamanisme, en évitant soigneusement tout prosélytisme, c’est-à-dire toute évangélisation. Sans doute fut-ce une réussite, du moins au seul plan anthropologique... 

Au cours des années 60, les missionnaires jésuites d’Amazonie poursuivent une politique de contacts visant à préserver les formes culturelles et à isoler les groupes, en évitant de leur transmettre une culture étrangère. Le Directoire indigène de 1969 valorise les cultures autochtones et établit des règles qui évoluent progressivement vers le multiculturalisme. 

Multiculturalisme et interculturalisme 

Repris par l’Instrumentum laboris du synode romain, les termes de multi- et interculturalisme sont des mots-clefs pour bien comprendre les textes et leur portée. Si l’on suit les néo-missionnaires, la culture est une valeur centrale et indépassable. Pour le père Paulo Suess, théologien allemand, figure de la théologie de la libération et plus spécialement de la théologie de l’inculturation, participant au synode sur l’Amazonie, « tous les peuples et tous les groupes sociaux ont un projet de vie historique » codifié dans leur culture respective, qui définit leur identité et crée un « deuxième environnement » (en sus de l’environnement physique) hors duquel « il n’y a point de salut ». Cela signifie qu’en dehors de la culture propre, il n’y a rien à rechercher. Une conséquence est que le rôle du missionnaire auprès des Indiens se réduit à accompagner leur lutte contre l’hégémonie culturelle des peuples impérialistes qui les menacent. 

Le père Suess poursuit : « La seule rupture proposée par l’Evangile, est la rupture avec l’infidélité à leur propre projet de vie ». C’est dire si la culture propre à chaque peuple doit être jalousement conservée chez les Indiens amazoniens, même si elle est païenne et comporte des éléments moralement mauvais, tel l’infanticide. Ce n’est pas une exagération. Le Conseil Indigéniste Missionnaire, qui dépend de la Conférence épiscopale brésilienne, a défendu l’idée que la culture des peuples amazoniens – qui comprend chez certains l’infanticide – est plus importante que la vie des enfants sacrifiés par ce crime. 

En conséquence, l’évangélisation proprement dite a été écartée au profit du soutien aux populations et de la promotion du dialogue interculturel. Un cas emblématique est celui du père Corrado Dalmonego, un missionnaire anthropologue invité comme expert au synode sur l’Amazonie. Directeur d’une mission chez les Indiens Yanomamis du Brésil, il s’est publiquement réjoui qu’aucun Indien n’ait été baptisé dans cette mission en 53 ans de présence ! 

Ainsi, ces faux missionnaires considèrent le culturel comme une sorte d’immanence, une valeur intérieure qui est la source suffisante de leur salut. Ce faisant, ils enferment les peuples indigènes dans une sorte de zoo amazonien, qu’ils présentent comme une espèce de terre vierge et de patrie du bon sauvage, et même comme un modèle pour l’Occident mis en demeure de sauver la planète en danger. 

C’est ce que disait François aux indigènes réunis à Puerto Maldonado, au Pérou, le 19 janvier 2018 : « Nous qui n’habitons pas ces terres, nous avons besoin de votre sagesse et de votre connaissance pour y entrer, sans détruire le trésor qui entoure cette région, faisant écho aux paroles du Seigneur à Moïse : “Enlevez vos sandales, car la terre que vous foulez est une terre sainte” (Exode 3, 5) ». 

L’évangélisation a laissé place à une action de libération politique 

Si les peuples indigènes d’Amazonie existent et défendent aujourd’hui leurs droits sur le plan international, c’est assurément le résultat de l’action de ces modernes missionnaires. Le mouvement panindien, qui regroupe 200 organisations autochtones, s’est en effet structuré à travers l’action du Conseil Indigéniste Missionnaire (CIMI). Jamais une poussière de peuples répartis sur d’immenses étendues n’aurait pu se fédérer et s’organiser sans l’intervention permanente de cet organisme. Les néo-missionnaires ont œuvré pour que leurs protégés puissent affronter les forces menaçant leur existence et leur territoire. 

Leur ultime revendication est de remettre le territoire amazonien entre les mains des indigènes, sous le contrôle d’une instance supranationale, comme l’évoque l’encyclique Laudato si’ du pape François (au n°175). 

La situation du catholicisme en Amazonie illustre parfaitement ce que l’action missionnaire dévoyée peut provoquer. Que reste-t-il de la charité divine à laquelle toute l’activité de l’Eglise est subordonnée ? Où sont passées la foi, la morale évangélique et les mœurs chrétiennes qui seules procurent le salut éternel et forment la couronne autant que la récompense des véritables missionnaires ? Il est des dévoiements qui sont des trahisons.