Une nouvelle traduction du missel (1)

14 Avril, 2021
Provenance: fsspx.news

La Lettre à nos frère prêtres n° 89, de mars 2021, lettre trimestrielle de liaison de la Fraternité Saint-Pie X avec le clergé de France, publie un très intéressant article sur la traduction du nouveau missel en français, qui s’inscrit bien dans le dossier sur les 50 ans de la nouvelle messe. Il est publié par FSSPX.Actualités en trois parties.

En 2021, va être progressivement mise en application en France la traduction de la version du Missel (de Paul VI) parue en… 2002. La Croix du 26 mai 2016 annonçait pourtant sa mise en application pour… 2017 : soit au premier dimanche de Carême, soit au premier dimanche de l’Avent. Le même article soulignait qu’une première version de la traduction avait été refusée par Rome en… 2007 ! Il aura donc fallu presque vingt ans pour arriver enfin à une édition française de cette version du Missel.

Nous intervenons ici à titre, en quelque sorte, d’observateurs extérieurs, puisque, pour notre part, nous célébrons exclusivement la liturgie traditionnelle, et jamais la liturgie de Paul VI, et ceci pour de solides raisons. Cependant, cet épisode de la traduction du Missel de Paul VI nous semble intéressant pour saisir les actuelles évolutions de l’Eglise, et de la liturgie qui y est massivement célébrée.

Quelques raisons purement pratiques à ce retard

Certaines raisons purement pratiques expliquent en partie ce long retard. Il en existe trois principales.

La première raison est que toute l’ère francophone est impliquée, avec des habitudes de langage différentes : telle expression peut avoir un sens en France, un sens peu ou prou différent en Belgique, un autre sens au Québec, etc. La deuxième raison est qu’il faut que chaque conférence épiscopale de chaque pays francophone valide tant les états intermédiaires que le résultat final, ce qui garantit un processus très aléatoire : on l’a bien vu en 2004 lors du vote sur la Constitution européenne, où vingt-cinq pays différents devaient valider le traité, ce qui n’a pas été le cas (la France et les Pays-Bas ayant voté contre). La troisième raison est que les conférences épiscopales qui s’occupent des divers états du texte sont renouvelées par l’arrivée de nouveaux évêques, en sorte que, tous les trois ans environ, lorsque le texte est soumis à l’examen des évêques, une vingtaine de nouveaux évêques en France, par exemple (chiffre de La Croix du 25 mai 2016), doivent prendre connaissance de l’ensemble de ce dossier complexe, ce qui ne facilite pas la rapidité de prise de décision.

La véritable raison : une bataille en coulisses

Mais ces trois raisons, et peut-être d’autres qui pourraient être apportées sur le plan pratique, ne sont nullement l’explication dernière d’un aussi impressionnant retard. En réalité, une bataille à la fois feutrée et féroce s’est déroulée en coulisses durant ces deux décennies. Elle opposait la Congrégation du Culte divin et le noyau dirigeant de l’épiscopat français.

La réalité de cette guerre se manifeste par la parution presque simultanée de deux présentations de la nouvelle traduction. Le noyau dirigeant de l’épiscopat français a tiré le premier, essayant de préempter le débat pour le tourner à son avantage. Il a ainsi publié en novembre 2019, chez Desclée Mame, un ouvrage intitulé Découvrir la nouvelle traduction du Missel romain, où il semble que rien n’a changé ni ne doive changer. Mais le cardinal Sarah, alors Préfet de la Congrégation pour le Culte divin (sa démission vient d’être acceptée par le Pape), pas vraiment décidé à se laisser marcher sur les pieds, a publié le 5 juin 2020, chez Artège, un ouvrage intitulé Présentation du nouveau Missel romain en langue française, où il manifeste clairement ce qui a changé, et pourquoi cela devait changer.

Au cœur du différend : l’instruction Liturgiam authenticam

Au départ du conflit, il y a la Cinquième Instruction pour la correcte Application de la Constitution sur la sainte Liturgie du Concile Vatican II, publiée le 28 mars 2001 sous le titre « Liturgiam authenticam ». Cette instruction assez détaillée porte exclusivement sur la question de la traduction du texte original dans les diverses langues vernaculaires. Elle donne aussi bien des principes de traduction (deuxième partie) que des règles juridiques pour l’élaboration et la promulgation d’une traduction (troisième partie). Les principes de traduction sont distingués selon, par exemple, qu’il s’agit de la Bible, des Prières eucharistiques, du Credo, des rubriques, etc.

Le passage de cette Instruction qui a principalement entraîné une forme de « blocage » avec les « Français » est le suivant : « Les textes liturgiques du Rite romain latin, tout en puisant dans l’expérience qu’a eue l’Eglise de la transmission de la foi, qu’elle a reçue des Pères, sont aussi le fruit du récent renouveau liturgique. Afin qu’un tel patrimoine et tant de richesses soient conservés et transmis au long des siècles, on doit prêter attention en premier lieu au principe suivant lequel la traduction des textes de la Liturgie romaine ne sont pas une œuvre de créativité, mais qu’il s’agit plutôt de rendre de façon fidèle et exacte le texte original dans une langue vernaculaire. Même s’il est permis de recourir à des mots, de même qu’à la syntaxe et au style, qui peuvent produire un texte facile à comprendre dans la langue du peuple, et qui soit conforme à l’expression naturelle d’une telle langue, il est nécessaire que le texte original ou primitif soit, autant que possible, traduit intégralement et très précisément, c’est-à-dire sans omission ni ajout, par rapport au contenu, ni en introduisant des paraphrases ou des gloses. Il importe que toute adaptation au caractère propre et au génie des diverses langues vernaculaires soit réalisée sobrement et avec prudence » (numéro 20).

L’héritage français des choix (très contestables) des années 60

Or, depuis les années 60, les « Français » ont souvent opté pour des expressions qui sont des gloses, voire des formules à peu près étrangères au texte latin normatif. Et ils rechignent à revenir à une traduction plus littérale des textes liturgiques, malgré les objurgations de Rome. Ils mènent donc une guérilla permanente pour conserver le statu quo, traînent les pieds, proposent de nouveau (même sous une forme légèrement modifiée) ce que Rome a déjà clairement refusé, etc.

Entendons-nous : il ne s’agit évidemment pas de faire du « littéralisme » contraire au génie de la langue française. Et ce n’est d’ailleurs nullement ce que demande l’Instruction Liturgiam authenticam. Bien sûr, les mots latins doivent être rendus par des mots français, les phrases latines doivent être rendues par des phrases françaises, c’est-à-dire respectant la syntaxe française, la grammaire française, l’esprit de la langue française. Mais néanmoins, à la fin, la traduction française doit transmettre le contenu du texte latin original, et non lui substituer des gloses, des formules nouvelles.

L’exemple de l’Orate fratres

Un exemple immédiatement évident de cette option de l’épiscopat français dans les années 60 est celui de l’Orate fratres. La traduction à peu près littérale serait : « Priez, mes frères, pour que mon sacrifice qui est aussi le vôtre soit agréable à Dieu le Père tout-puissant. Que le Seigneur reçoive de vos mains ce sacrifice pour la louange et la gloire de son Nom, pour notre bien et celui de toute sa sainte Eglise ». La formule française choisie depuis plus d’un demi-siècle s’en éloigne fortement, perdant au passage une grande richesse de sens : « Prions ensemble au moment d’offrir le sacrifice de toute l’Eglise. Pour la gloire de Dieu et le salut du monde ».

Pourtant, la formule « mon sacrifice qui est aussi le vôtre » est parfaitement française ; et la formule « le sacrifice de toute l’Eglise » ne lui est nullement équivalente. Nous ne disons pas, d’ailleurs, que la formule « le sacrifice de toute l’Eglise » ne soit pas une belle formule : nous disons tout simplement que ce n’est pas la formule du Missel romain, mais une invention. Et nous disons encore que la formule du Missel romain « mon sacrifice qui est aussi le vôtre » possède une grande richesse, qu’il n’y a aucune raison de perdre et de faire disparaître au profit d’une autre formule, si intéressante soit-elle, et même issue de la fantaisie de cervelles épiscopales françaises.

De même, l’effacement pur et simple de la formule « soit agréable à Dieu le Père tout-puissant » est une perte qui n’est justifiée par aucune raison linguistique et culturelle sérieuse. Il en est de même de la suppression du mot « sacrifice » dans la réponse des fidèles, comme est inutile et non justifiée la transformation de la formule « pour la louange et la gloire de son Nom, pour notre bien et celui de toute sa sainte Eglise » en cette formule fantaisiste et inventée de toute pièce : « Pour la gloire de Dieu et le salut du monde ».